LES LANGUES RARES, UN FILON?

LES LANGUES RARES, UN FILON?

Alors que l’université continue de produire une majorité de traducteurs de l’anglais, de nouvelles formations se développent, privilégiant des langues moins courantes.
L’apparition des premiers masters de traduction, il y a vingt-cinq ans, n’a pas eu que des effets bénéfiques. « D’un côté, la création de parcours balisés a favorisé la prise de conscience d’un corps de métier et conféré plus de crédibilité aux traducteurs littéraires », explique Susan Pickford, maître de conférences en traduction à la Sorbonne. De l’autre, cela les a fragilisés : « Autrefois, il s’agissait plutôt d’une seconde carrière. Aujourd’hui, le premier contrat est signé entre 20 et 24 ans, et majoritairement par des traductrices, les femmes étant traditionnellement plus nombreuses à choisir les études de langue. Or, qui dit rajeunissement et féminisation dit précarisation. Surtout quand vous faites face à des éditeurs quadragénaires et diplômés de grandes écoles. »
L’équation est d’autant plus complexe que ces masters forment principalement des anglicistes, lesquels se trouvent confrontés à un marché déjà saturé. Selon Olivier Mannoni, à l’heure où les éditeurs explorent des territoires de plus en plus lointains, cette tendance est dommageable : « Il arrive qu’un éditeur renonce à un livre, faute de traducteurs parlant la langue », souligne-t-il. C’est l’une des raisons qui l’a poussé à fonder, en 2012, l’École de traduction littéraire du Centre national du livre, qu’il dirige depuis. Une formation basée sur le multilinguisme et au sein de laquelle les élèves – des traducteurs en activité –, travaillent aussi bien sur le japonais que le portugais ou l’albanais. Autant de niches qui pourront s’avérer stratégiques.
« Les ”petites” langues sont dangereuses, car la demande des éditeurs varie énormément, tempère la traductrice du suédois Elena Balzamo, qui a accompagné la vague de littérature nordique en France. Mais quand la demande est là, vous devenez essentiels. » C’est le cas de Sébastien Cagnoli, l’un des trois traducteurs du finnois que compte l’Hexagone – on lui doit notamment les versions françaises des romans de Sofi Oksanen (Stock). « Les commandes ne s’arrêtent plus, témoigne-t-il. Je suis même obligé de refuser des propositions. »
Las, certaines langues ne suscitent pas l’engouement des éditeurs. « Cela fait trente ans que je traduis du bulgare, et il n’y a que depuis cette année que je sens un peu d’intérêt de leur part, déplore Marie Vrinat-Nikolov, co-responsable du master de traduction de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), créé il y a cinq ans.
Pour s’en sortir aujourd’hui, l’idéal serait donc de maîtriser au moins deux langues : une courante, et une plus rare. C’est en tout cas le conseil que donne Elena Balzamo aux élèves de son séminaire de traduction. Car le vent tourne vite. « Habituellement, j’ai beaucoup de demandes des éditeurs, que je renvoie à mes séminaristes, raconte-t-elle. Cette année, je n’en ai reçu aucune. »

Article de Jeanne Ferney publié dans « La Croix »

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