Juan Goytisolo, un bref Portrait

Juan Goytisolo, un bref Portrait

Juan Goytisolo

Juan Goytisolo

Il est à peine dix heures du matin. La place Jemaâ el Fna commence à s’animer, mais déjà son amoureux insatiable, Juan Goytisolo, est installé aux premières loges pour se repaître de ses charmes. Dédaignant la terrasse panoramique du Café de France, qui l’incommode par la horde de touristes envers lesquels il affiche un mépris souverain, il choisit celle de plain-pied, fréquentée par les modestes habitants du quartier. Ceux-ci ne manquent pas de saluer. L’écrivain ne semble pas s’en formaliser. Manifestement, il goûte la compagnie de ces «gens de peu», si expansifs, si exubérants, si attachants. L’œil rivé sur la place, l’esprit absorbé dans ses pensées, Juan Goytisolo feint de prêter une oreille complaisante aux bavardages de ses «invités». Peu d’entre eux savent qu’il est écrivain, rares sont ceux qui ont lu un seul de ses livres, mais tous paraissent fascinés par ce curieux étranger, qui leur parle dans leur langue, se soucie de leurs problèmes, et fuit comme la peste les rupins, les intellos et les notables. «Si Juan est des nôtres, témoigne Hamid, il est plus marrakchi que les Marrakchis».
Républicaine fervente, la famille de Juan Goytisolo est impitoyablement traquée par les sbires de Franco. Un jour, la mère de Juan descend à Barcelone pour faire ses emplettes. Elle est surprise par un bombardement franquiste. Elle y trouve la mort. De cette perte, l’enfant de huit ans est inconsolable. De là naît son ressentiment contre le régime franquiste, qui le lui a bien rendu, puisque aucun de ses livres n’a été publié en Espagne du vivant du Caudillo, à l’exception de ses deux premiers romans: “Jeux de Mains” et “Deuil au Paradis”. Avec son père et ses frères, Juan retourne à Barcelone. Là, il est confié aux Jésuites qui l’éduquent sévèrement. L’enfant vomit la bigoterie ambiante, et s’en distrait, dans le secret, par l’écriture.
En 1954, paraît son premier roman, “Jeux de Mains”. Il est salué par les détracteurs de Franco, voué aux gémonies par les franquistes, qui y reniflent une odeur de rébellion. Le troisième roman, “Fiestas”, ne parvient pas à tromper la vigilance des censeurs. Il est carrément interdit et son auteur sommé de s’expatrier. De ses années de proximité avec les immigrés dans le Sentier, il a gardé le sens de la fraternité.
Juan Goytisolo a vingt-cinq ans, beaucoup d’amertume et des comptes à régler avec la dictature franquiste. Incorrigible, tenace, le cœur en marmelade qu’il récolte comme il peut, il pose son pauvre baluchon à Paris. Plus précisément au quartier du Sentier. En compensation, il s’enrichira d’une valeur inestimable: la tolérance. A l’époque, le Sentier est fortement métissé. Tous les damnés de la terre en quête d’un eldorado y affluent. Peu à peu, ils deviennent la terre de ce Juan sans Terre, comme il ressort de son roman, “Paysages après la Bataille”. C’est sans doute de cette longue et empathique proximité avec les immigrés ( «ces terrés qui manient énergiquement la pelle et la pioche») de tous les horizons qu’a émergé ce souci de l’autre, cette pulsion solidaire et ce sens de la fraternité inhérents à la personne Juan Goytisolo.
Les trois premiers romans de Goytisolo vont être traduits chez Gallimard, grâce à l’intercession de Monique Langue, devenue entre-temps son épouse et égérie. L’exilé volontaire voit enfin le bout du tunnel. Il est admiré, consacré, grassement payé. En même temps qu’il fourbit ses armes contre les jougs que les humains subissent. Sur ce la guerre d’Algérie éclate. Sans barguigner, Goytisolo se met du côté du FLN. Il en soutient la cause dans la presse française de gauche. Une fois l’Algérie libérée, Goytisolo s’engage sur tous les fronts, toujours sous la bannière des victimes. La Palestine occupée retient son attention. Il se déplace à Gaza, rencontre des Palestiniens, prend la mesure de leur détresse, et adresse plusieurs réquisitoires contre Israël qui seront publiés dans le journal “El Pais”. En 1993, Sarajevo est étranglée, les Bosniaques souffrent, Goytisolo compatit d’abord, s’insurge ensuite. Il compare la ville à une Jérusalem martyrisée et en prend le chemin. En résultent plusieurs témoignages, sous forme de film pour “Arte”, de reportage, “Sarajevo, 40e Mois du Siège”, publié dans “El Pais”, puis d’un livre, “Etat de Siège”.
De par son ascendance, Juan Goytisolo est à la fois basque, catalan et andalou. En visitant l’Andalousie de ses racines, il se découvre des affinités avec la civilisation arabo-musulmane, et s’en trouve fasciné. Dès lors, il apprend la langue arabe, et le Coran, fréquente les penseurs et auteurs arabes emblématiques, et se met à parcourir les pays arabes et musulmans. De cet amour éclosent deux joyaux, “Les Chroniques Sarrasines”, qui étudie les relations entre les cultures arabe et espagnole, et “Barzakh”, traité sur le mysticisme musulman. Sans oublier “Makbara”, qui lui est inspiré par la ville de Marrakech. La cité almohade est l’ultime étape de Juan Goytisolo dans sa flânerie à travers le Maroc. Arrivé à Marrakech en 1975, c’est la révélation. Goytisolo est littéralement enchanté.

La Place Jemâa el Fna

La Place Jemâa el Fna

La place Jemâa el Fna est à portée de fusil du riyad de Goytisolo. L’écrivain l’appelle simplement «la place», comme si cet endroit gommait tous les autres, devenait le centre du monde. De sa contemplation, il n’est jamais rassasié. «C’est un cinéma permanent», s’émerveille-t-il. Et de sa voix rocailleuse, il se met à exalter les vertus de ces conteurs qui ont infléchi le cours de son écriture : «En ce qui me concerne, je souhaiterais souligner à quel point le souffle oral de la place m’a stimulé dans la rédaction de mon roman “Makbara”. Sans lui, mon œuvre serait probablement différente. L’audition, c’est-à-dire la présence simultanée de l’auteur ou récitant et du public attentif à son écoute, confère aux textes poético-narratifs une dimension nouvelle, comme aux temps de Chaucer, Boccace, Juan Ruiz, Ibn Zayid, ou Al Hariri», déclare-t-il, dans un appel lancé à l’Unesco, en 1997, en faveur de la préservation de la place Jemaâ el Fna. Convoitée par les spéculateurs, la place, à cette époque-là, est vouée fatalement à la disparition. Mais c’est sans compter sur le caractère de battant de Goytisolo. Il fonde une association, harcèle les autorités, dissuade les entrepreneurs, implique les intellectuels dans son combat, et obtient toujours gain de cause. L’Unesco ne se montre pas sourde à son appel, elle inscrit le chef-d’œuvre au Patrimoine oral et immatériel de l’humanité. Un triomphe pour Goytisolo.

Extrait d’un article du journaliste marocain Tayeb Houdaïfa dans le journal « La Vie Ecó »

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